Claude Poissenot : « Les bibliothèques sont le lieu de socialisation des solitudes »
Enseignant chercheur à l’université de Lorraine, Claude Poissenot axe son travail sur les publics des bibliothèques. Son dernier ouvrage* « La nouvelle bibliothèque. Contribution pour la bibliothèque de demain ». traite des écueils de l’ancien modèle et plaide pour une refondation de ces équipements axée sur les services aux publics, dans une dynamique citoyenne de création de lien social. Entretien.



Apriles : Spécialiste des bibliothèques, vous soutenez que le modèle d’équipement qui a prévalu jusqu’à ce jour est à bout de souffle…Pour quelles raisons ?
Claude Poissenot:
Je considère en effet que les recettes du passée ne sont plus adaptées aux réalités sociologiques contemporaines. Il y a d’abord un décalage fréquent entre les choix de collection des professionnels s’adressant à un utilisateur abstrait et les demandes réelles des catégories populaires qui n’y retrouvent guère de leurs références familières. Il faut le reconnaître, la démocratisation de la culture est plus opérante dans les grandes surfaces que dans les bibliothèques. Tournées vers un usage individuel, les bibliothèques se montrent par ailleurs souvent incapables d’intégrer les groupes, spécialement les collégiens et adolescents. Or, il y a un réel besoin de collectif dans ces établissements de la part de nombreuses personnes, et notamment les jeunes, qui ne se retrouvent pas dans les processus d’individualisation. Par ailleurs avec la révolution internet, ces équipements n’ont plus le monopole de la distribution documentaire publique. Ces éléments expliquent évidemment l’érosion de la fréquentation des bibliothèques.

Apriles : Les bibliothèques sont-elles, du coup, appelées à disparaître ?
C.P. :
J’espère que non ! Avec la rue, et la mairie, les bibliothèques sont le lieu de la collectivité locale, celui du lien avec la population. A la différence d’un club, ou même d’un bar, les bibliothèques sont des espaces publics qui ont une spécificité ! Elles incarnent symboliquement la volonté collective. Par ailleurs, elles sont bien souvent le lieu de socialisation des solitudes. Les récents travaux de Serge Paugam** le montrent, il y a une surreprésentation des personnes seules et sans travail. Il faut donc partir de ces caractéristiques, penser aux demandes de la population, et fonder un nouvel équipement dont la vocation ne serait plus exclusivement documentaire.

Apriles : C’est-à-dire ?
C.P. :
Je vois encore aujourd’hui sortir de terre des bibliothèques cathédrales qui sont déjà obsolètes ! Or l’élargissement des publics requiert plus de simplicité mais aussi plus d’audace. Il s’agit bien, à travers ces équipements de favoriser à la fois l’autonomie individuelle et la création de lien social. Dès lors les bibliothèques doivent offrir des espaces et mobiliers dédiés à toutes les pratiques, promouvoir aussi bien l’usage studieux que celui de détente et de loisir qui doivent être légitimés. Les collections doivent arrêter de viser une « qualité » hypothétique, mais inclure les succès populaires et les présenter avec un nombre suffisant d’exemplaires. Les horaires doivent être élargis, la gratuité défendue, l’emprunt facilité. Nécessairement numérique, l’équipement doit aussi offrir un portail web 2.0, des postes multimédias, autoriser les jeux vidéos, etc… Elle doit aussi être implantée dans des zones de passage ou d’activité, y compris dans des centres commerciaux, et proposer des animations, celles-ci devant être variées. Enfin, elle doit s’adresser à toutes les catégories de public et ne plus seulement se focaliser sur la culture légitime.

Apriles : La bibliothèque pourrait être aussi l’interface avec les services publics, et notamment celui du service social.
C.P. :
Oui, construire des espaces différents, dédiés à des publics et des usages différents implique évidemment d’envisager toutes les hypothèses. Ces lieux publics où peuvent se croiser un brillant universitaire, un retraité des chemins de fer et un chômeur en fin de droits sont des endroits non stigmatisés où s’exercent une forme de citoyenneté. Des permanences de services sociaux dans des lieux où chacun, quelle que soit sa demande (sociale ou documentaire) est traité comme usager du service public est souhaitable. C’est par exemple le cas dans plusieurs équipements comme la médiathèque de Signy l’Abbaye dans les Ardennes, conçue à la fois comme un lieu de vie et comme un point de contact avec les administrations et les services publics (centre social, relais d’assistante maternelle, accueil social, centre de loisir, soutien scolaire etc…) (Pour en savoir plus, consultez le film sur la mediatheque Yves Coppens de Signy l'Abaye en cliquant ici). Il y a là, d’emblée, à la fois une neutralisation de l’effet disqualifiant du service social, ainsi qu’un effet favorable en termes d’accès à la culture et de mixité des publics.


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Propos receuillis par Sebastien Poulet Goffard.



*la nouvelle bibliothèque : contribution pour la bibliothèque de demain
Voiron, Territorial Éditions, 2009, 86 p.,

**Des pauvres à la bibliothèque. Enquête au Centre Pompidou, de Serge Paugam et Camila Giorgetti, PUF, "Le lien social", 208 p.