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Monique Fournier Laurent - « S’investir auprès des jeunes, c’est rester jeune ! »
Monique Fournier Laurent est la preuve que la retraite porte bien mal son nom. Depuis 10 ans, cette habitante de Creil ne cesse de militer pour une citoyenneté active au service de la collectivité. Des convictions dont elle s’est fait l’écho dans plusieurs ouvrages et qui motive son engagement auprès des jeunes, au sein du collectif GR21 et son implication dans sa ville. 
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Quelle place pour les âgés ?
Comment promouvoir la participation sociale des personnes âgées ? C’est à cette question que s’efforce de répondre le dernier numéro de la revue de "Santé Publique France, La santé en action". Alors que l’on compte aujourd’hui en France 13 millions de personnes âgées de 65 ans, la publication lui consacre un dossier de 37 pages, auquel a contribué une vingtaine d’experts (médecins, sociologues, universitaires…). Cette approche transversale permet de préciser les définitions, définir les enjeux, dessiner des pistes d’actions, s’inspirer de nos voisins étrangers… L’occasion d’évoquer des sujets qui tiennent à cœur à Apriles, comme l’engagement bénévole des séniors ou encore leur participation à l’élaboration des politiques locales.
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Mathilde Servet « Notre meilleure collection, ce sont les gens » Convertir en PDF Version imprimable Bookmark and Share Votre email
Ancienne enseignante devenue bibliothécaire, en charge actuellement du service Savoirs pratiques à la bibliothèque du Centre Pompidou à Paris, Mathilde Servet a étudié l’évolution des bibliothèques vers un concept de troisième lieu. Depuis, elle intervient régulièrement lors de journées d’étude ou des colloques, travaille avec des bibliothèques, des architectes et des programmistes à divers projets pour développer l’idée de la nécessaire évolution des bibliothèques vers des lieux de vie et d’échange.

Apriles : Qu’est-ce qu’un troisième lieu ?
Mathilde Servet : Le troisième lieu est une notion forgée au début des années 1980 par Ray Oldenburg, professeur émérite de sociologie urbaine à l’université de Pensacola en Floride. Il faisait alors le constat qu’aux Etats-Unis se développaient des villes de plus en plus tentaculaires et que le lien social commençait à s’étioler. Son idée était donc de réinjecter des espaces où les gens puissent interagir car il partait du principe que la salubrité d’une société repose sur un réel sentiment d’appartenance commune.
Selon lui, pour favoriser le lien social, il est nécessaire qu’aux côtés du premier lieu (la sphère du foyer) et du second lieu (le domaine du travail), il existe un troisième lieu propice à l’épanouissement de la vie de la collectivité. Le troisième lieu doit permettre de s’intégrer facilement, de se mettre en relation avec l’autre, d’aller du simple échange superficiel jusqu’à la création de projets communs, mais de façon informelle. En effet, pour que cet espace de sociabilisation fonctionne, il ne doit pas être trop régi par l’institution, afin de laisser réellement sa place à l’humain, pour ne pas être dans une sociabilité conditionnée.
Pour Ray Oldenburg, même s’il en avait une conception assez idéalisée, les bistrots parisiens, alors conçus comme des niveleurs sociaux en favorisant le brassage social jouaient auparavant ce rôle de troisième lieu. Aujourd’hui, c’est également le cas des places, des parcs, des lieux publics gratuits, de certains cafés, d’associations ouvertes à tous…
Finalement, le troisième lieu est un terme générique définissant toute sorte d’endroits qui permettent d’accueillir des rassemblements réguliers, volontaires et joyeux. De quoi, comme l’affirme François de Singly, « renourrir le Nous », non pas un Nous qui favorise le repli communautaire, mais plutôt « un Nous qui sache respecter les différents Je ».
Le troisième lieu est donc d’abord un terrain neutre qui dépasse les clivages sociaux. Il est aujourd’hui essentiel que nous ayons des lieux publics beaucoup plus ouverts, qui proposent des espaces de sociabilité accessibles pour tous, partout et à tout moment.
Chacun doit s’y sentir le bienvenu, comme dans une « maison loin de la maison », confortable et familière, qui offre un second ancrage dans la ville autour duquel une partie de notre vie peut s’articuler.
Grace à ces différentes caractéristiques, le troisième lieu joue un rôle politique important en favorisant la cohésion sociale. Dans une société de plus en plus segmentée, confrontée à l’individualisme et où les tensions se multiplient, il est essentiel de proposer des expériences humaines gratifiantes, de construire un rapport différent à l’Autre, de favoriser collectivement l’expression de talents personnels et de projets collectifs. Cela favorise l’esprit d’ouverture et de tolérance. Là se trouve le terreau du vivre ensemble.

Apriles : Selon vous, la bibliothèque possède les atouts idéals pour devenir un troisième lieu.
Mathilde Servet :
Aujourd’hui, encore trop de gens voient les bibliothèques comme des lieux dédiés à l’étude et à la recherche. Pourtant, ça peut être bien plus. Leur évolution est devenue nécessaire, car avec internet et la dématérialisation des supports elles pourraient être accusées de perdre leur raison d’être.
Selon Annick Germain, une sociologue canadienne, seuls les bibliothèques et les parcs constituent de réels sas d’intégration à Montréal et alentour. D’après elle, on sous-estime énormément le potentiel de favorisation de la cohésion sociale que représentent ces dernières. Un enjeu que l’on a bien compris à Montréal où il existe un programme pour intégrer les nouveaux venus par les bibliothèques qui proposent nombre de médiations et de rencontres.
Aujourd’hui, partout dans le monde, de nombreuses bibliothèques publiques sont déjà des troisièmes lieux, mais la marge de progression reste encore très grande. Plusieurs bibliothèques, en France et ailleurs incarnent particulièrement l’essence du troisième lieu, la dimension humaine. Il faut s’en inspirer. Pour ce faire, il faut sortir d’une vision encore trop élitiste de la culture et partir des besoins spécifiques des usagers dans un contexte donné.
Comme à Londres avec les « Idea Stores », des bibliothèques dans des quartiers très défavorisés. Elles allaient fermer du fait de leur faible fréquentation, il fallait donc inventer quelque chose de radicalement nouveau. Pour comprendre si la bibliothèque restait quelque chose d’important pour les habitants, les autorités ont donc mené une gigantesque enquête en sondant des milliers de personnes. 95% d’entre elles ont répondu que la bibliothèque était fondamentale, mais en précisant qu’elle n’était pas faite pour eux. En fait, ils déclaraient être intéressés par les livres, mais souhaitaient également que la bibliothèque répondent à d’autres de leurs besoins comme la formation tout au long de la vie. Suite à cette enquête, les Idea Stores, qui étaient à deux doigts de fermer, se sont donc transformés. Aujourd’hui, on y trouve bien sûr des livres, mais aussi des salles de cours, de l’aide à la recherche d’emploi, des centres de santé, des cafés… Certains réunissent même tous les services administratifs. Les bâtiments sont par ailleurs striés de bandes bleues et vertes afin de les rendre très reconnaissables. Au final, ils sont devenus des lieux de rencontre et leur fréquentation a explosé. Et là où partout ailleurs les prêts de livre sont en chute libre, dans les Idea Store ils ont augmenté de 27%. Une nouvelle enquête publique, menée dix ans plus tard, faisait d’ailleurs ressortir la vision très positive qu’avaient désormais les habitants de la bibliothèque. Ils plébiscitaient l’aide à la recherche d’emploi et la favorisation de la cohésion sociale, mais demandaient par ailleurs un recentrage autour du livre. Ce qui montre que ce fonctionnement n’exclut pas le livre, bien au contraire.
Cet exemple, parmi tant d’autres, montre qu’il faut partir des besoins des gens sur le territoire car ces besoins sont très variables d’une communauté à l’autre. Il n’existe donc pas de modèle clé en main que l’on peut appliquer. Il s’agit plutôt d’une démarche qui part des habitants pour concevoir des projets et qui met la dimension humaine au cœur de ces projets.

Apriles : Qu’est ce qui permet le succès de ces troisièmes lieux ?
Mathilde Servet :
Ce qui fait le succès de ces lieux c’est qu’ils sont avant tout très humains. Ils sont dotés d’une forte dimension participative. Dans le petit village rural de Saint-Aubin du Pavail par exemple (voir la fiche Apriles "Médiathèque Philéas Fogg : un espace socio-culturel au centre d’une aventure collective et créative"), la bibliothèque connaît des taux d’affluence record. Pourquoi ? Parce qu’elle fonctionne comme un lieu de vie autour des livres et de la culture où sont organisées des soirées avec des auteurs, avec des illustrateurs, des expositions de photo… Il y a des ateliers de toute nature, des partenariats avec des artistes, des associations… Avec une implication forte des bénévoles. C’est donc le lieu où les gens vont se retrouver.
Un des autres facteurs de réussite du troisième lieu, c’est son aménagement, qui doit répondre aux missions que se fixe la bibliothèque et permettre une cohabitation des usages. A Paris, à la bibliothèque Louise Michel, les livres sont mis en valeur dans des rayonnages aérés, il y a des fauteuils, des plantes… Résultat : c’est l’une des bibliothèques de la ville de Paris où il y a le plus de mixité. Ici, pas de vigile, comme presque partout ailleurs à la Ville de Paris, mais une médiatrice. Cette ancienne femme de ménage africaine, proche des habitants du quartier, abolit les distances et les préjugés. Et ça marche : les gens s’investissent dans la vie de la structure sans qu’on les sollicite forcément. Musique, goûters, activités, cinéclub… autant d’actions qui mettent la dimension sociale au premier plan sans effacer les missions classiques de la bibliothèque. Du coup, c’est très participatif et la bibliothèque est devenue un poumon social et culturel de ce quartier où réside une grande mixité sociale.
Dans ce contexte, la notion de culture s’élargit. Bien sûr, l’accent est toujours mis sur les auteurs de la rentrée littéraire, sur l’actualité, sur l’art contemporain… Mais la bibliothèque s’ouvre à d’autres pratiques. L’établissement Marguerite Yourcenar à Paris organise par exemple un concours de photo du quartier avec les habitants. Et lorsqu’il a fortement neigé il y a deux ans, tout le monde s’était mis à faire des bonhommes de neige... L’essentiel est de donner du sens à la création et de prendre du plaisir à participer à des activités autour de produits culturels, mais dans une acception beaucoup plus large qui montre une image très ouverte de la culture. Et contrairement à ce que croit un certain nombre de bibliothécaires, cela ne crée cas de concurrence avec les livres mais sert de véritable tremplin vers la culture.
Bien sûr, un troisième lieu ne sera pas conçu de la même façon à Londres, Versailles ou dans une petite commune rurale. Mais l’un des objectifs reste le même : accompagner les gens et les aider à trouver leur place dans ce contexte de crise de sens et de liens que traverse notre société. La dimension sociale des bibliothèques va donc être de plus en plus importante.
Si vous prenez la bibliothèque de Beaubourg où je travaille, les livres sur la recherche d’emploi et sur la création d’entreprise sont très consultés. En revanche les gens nous ont signalé qu’ils ne savaient pas toujours bien les prendre en main. Alors, on essaye de s’inscrire dans une démarche beaucoup plus large de formation tout au long de la vie. On met en place des ateliers de rédaction de CV, de lettre de motivation, de préparation à l’entretien d’embauche… Mais, d’après leurs témoignages, ce qui reste le plus important pour les gens participant à nos ateliers, c’est la communauté. Ils viennent parce qu’il y a du monde, parce que c’est un endroit neutre qui n’est pas stigmatisant et qu’ils peuvent échanger les uns avec les autres, tout en étant accompagnés de façon bienveillante.

Ainsi, les bibliothèques peuvent se décliner dans des typologies très différentes en fonction des projets qu’elles ont. Mais il ne s’agit pas de faire de l’animation pour l’animation, ou du collectif pour le collectif. Ce n’est pas une finalité en soi ! Tout est affaire de sens. Il est essentiel que ces projets soient conçus en proximité avec les publics et que cela leur parle. Alors, il y a vraiment quelque chose qui se produit, cela opère parfois comme une alchimie. Aujourd’hui, de plus en plus de bibliothèques développent ce type d’actions. Ce terme de troisième lieu aide d’ailleurs à mettre en place ce genre de projets. Il permet en une notion, notamment pour les élus, de comprendre un état d’esprit.

Apriles : De tels lieux nécessitent une implication forte des élus. Ne risque-t-on pas avec la crise de voir ces lieux désinvestis financièrement ?
Mathilde Servet :
Parfois, c’est le cas. Mais le troisième lieu peut également être facteur d’économie pour les collectivités. Ainsi à Grenay, petite commune du Nord, le maire inquiet que tous ses indicateurs (sociaux, scolaires…) soient dans le rouge, a donc impulsé la création d’une bibliothèque. La « médiathèque-estaminet » réunit dans le même bâtiment tous les services à la jeunesse, à la petite enfance, des éducateurs, un centre de loisirs… Tous travaillent étroitement avec la bibliothèque pour qu’elle devienne, dès le plus jeune âge, un lieu familier et ouvert. Un lieu où on apprend des choses et où on s’amuse : un lieu très vivant et très humain. A l’arrivée, cela permet de faire des économies d’échelle et d’avoir des équipes plus polyvalentes, mais à condition toutefois de ne pas perdre de vue la nécessité de donner du sens à la démarche.
Ainsi, on distingue deux familles de bibliothèques troisième lieu : d’une part, des médiathèques centrées sur les besoins des usagers, très humaines et ouvertes et d’autre part, des équipements qui fédèrent différents services dont la bibliothèque qui en est généralement le cœur. Mais pour que cela fonctionne, il faut un axe fort commun comme à Grenay et ne pas vouloir seulement réaliser des économies d’échelle et supprimer des postes.
Mais quel que soit le modèle choisi, qu’il mise sur l’ouverture ou sur la mutualisation des services,
l’objectif est non seulement que ceux qui le fréquentent trouvent des réponses à leurs besoins, mais aussi de nourrir la cohésion sociale. Et croyez-moi : lorsque l’on entre dans ces lieux, si la dimension humaine prend, la différence est flagrante.


Propos recueillis par Joachim Reynard


 
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